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La chanson des vilains de Verson

Les sources médiévales, difficilement lisibles, sont une aubaine pour les historiens. Elles permettent de donner des indications précises sur la société de l'époque.

Messagede Foulques » 06 Déc 2006 22:42

J'apprends que ce texte est couramment utilisé comme support documentaire dans les cours d'histoire de l'éducation nationale française, pour illustrer la problématique des charges des paysans dues au seigneur.

Or ce texte est bien particulier car hautement polémique. Il n'émane pas d'un hypothétique porte-parole des paysans mais provient d'une seigneurie ecclésiastique contre une autre, laïque.
Voilà l'histoire :
La seigneurie ecclésiastique du Mont-Saint-Michel est en butte aux revendications patrimoniales de celle, voisine, du vicomte Osbert, seigneur de Fontenay-Pesnel. Les moines se sentent menacés et l'un d'eux écrit, à la suite d'un document qui recense les revenus de l'Abbaye dans les paroisses de Verson et de Bretteville (près de Caen) en 1247, un réquisitoire en 235 vers qui commence ainsi (traduction) :

"A Dieu et par l'intermédiaire de saint Michel
Qui est le messager vers le roi du ciel
Je me plains de tous les vilains de Verson
Et d'Osbert ce vilain félon :
Il veut déshériter saint Michel
"

Il n'a pas de titre et on l'appellera satire ou complainte ou chanson. Il est question de la situation des vilains pour s'en plaindre mais aussi les plaindre, supposément abandonnés dans une seigneurie laïque. Pour l'auteur, rien n'est comparable à la sécurité et la magnaminité d'une seigneurie tenue par des religieux. Or, pour affirmer son propos, il n'hésite pas à manipuler les chiffres de ce qu'ils doivent et fait une confusion évidente entre les redevances en sous manceaux et sous tournois. Or un sou tournois vaut deux fois un sou manceau.
Ecrit à la suite du censier officiel et réel, qui détaille les charges réelles, on peut comparer les deux et le censier paraît plus favorable aux contribuables.

On ne sait qui est l'auteur. Dans les derniers vers, l'auteur se signale en tant qu'"Estout de Goz", mais ce nom n'est pas connu par ailleurs et il doit être sans doute un nom de plume du moine qui l'a rédigé.

Ce texte a été exhumé des archives par un érudit local du nom de Léchaudé d’Anisy en 1837. Il a été repris ensuite en 1851 par Léopold Delisle dans l' "Etude sur la condition de la classe agricole et l'état de l'agriculture en Normandie au Moyen Age". Il ne restera pas longtemps inaperçu ! Dans la polémique entre catholiques et anti-cléricaux du XIXe siècle, le libéral Jules Delpit l'utilise comme preuve de l'historicité du droit de cuissage dans "Réponse d'un campagnard à un parisien, ou réfutation du livre de M. Veuillot sur le Droit du Seigneur" (1857). Parce qu'il y est question de cullage (une taxe au nom équivoque).
Les anti-cléricaux tenaient à discréditer l'Eglise (et la noblesse, et la monarchie) en présentant un Moyen Age obscurantiste, violent, sale, inculte, fanatique, "gothique" quoi, où les paysans, écrasés d'impôts et de charges étaient fort malheureux, situation générale et typique de la société d'ancien régime.

On évoque la querelle Delpit-Veuillot ici :
http://www.zetetique.ldh.org/cuissage.html


Ce texte, adopté comme arme polémique par le parti anti-clérical du XIXe, se retrouvera tout naturellement dans les cours d'histoire de la République, pour l'édification des petits français, avec la fameuse et fondatrice "Histoire de France" de Lavisse.

Dans certains manuels scolaires actuels il est même présenté en prose, ce qui accentue un caractère de document sérieux au lieu de sa forme originale en vers. D'autres l'attribuent étonnamment à Robert Wace, un poète normand du XIIème siècle ! Et jamais il n'est présenté aux élèves pour ce qu'il est.
L'historien Alain Boureau l'évoque dans son livre sur le droit de cuissage et dit clairement qu'il s'agit d'un texte de propagande monastique où l'auteur devait faire paraître les inconvénients d'une seigneurie laïque, plus dure et âpre au gain, sous-entendu par rapport à une seigneurie ecclésiastique.

«Ils doivent amener la pierre
Toutes les fois qu’on peut en avoir besoin
Sans protester ni faire opposition.
Toujours au four et au moulin
Ils sont plus asservis que des chiens.
Ils doivent ce travail toutes les fois
Que le seigneur veut faire bâtir


"Toujours au four et au moulin" Mmmh, ce serait pas l'origine de ta citation préférée, Thom S ? :wink:

Je trouve ce genre de faits assez grave. L'école devrait former des esprits cartésiens, en se basant sur des sources fiables et en leur lavant la tête des préjugés et des rumeurs populaires qui courent. Comment expliquer le fait que tant de gens encore croient dur comme fer à des fariboles comme le droit de cuissage, de grenouillage, etc, si ce n'est parce que l'Education Nationale ne fait pas son travail ? On ne forme pas des citoyens responsables en laissant colporter toutes sortes de fausses idées. Et ceci me paraît infiniment plus important que leur niveau en mathématiques.

Il y a un vrai problème français pour la vision de notre histoire. La césure reste 1789 et toute représentation d'une société avant la Révolution Française est systématiquement faite sous le jour le plus noir. Dans tous les films d'époque que j'ai vu, j'ai l'impression qu'il y a comme un sous-titre affiché en permanence : "vous avez vu , hein, comme on a drôlement bien fait de la faire, la Révolution ?".

Quand allons-nous nous réconcilier avec notre histoire, avec nous-mêmes ?


Site pédagogique de l'académie de Créteil.
http://ww3.ac-creteil.fr/hgc/spip/artic ... rticle=545
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Messagede dame Garsende » 08 Déc 2006 08:16

Je suis bien d'accord avec toi. Je garde un petit garçon qui est en CM1. La semaine dernière je lui fait réviser sa leçon d'histoire et j'ai donc eu droit aux barbares qui envahissent l'empire romain. Le problème c'est que se n'est pas la vérité ou du moins toute la vérité. Mais l'histoire est tellement complexe que tout le monde renonce à l'expliquer au plus petits. Pourtant ils ne sont pas bêtes et si on leur explique ils comprennent!!! De cette façon on obtient des adultes avec plein de préjugés (et pas que sur l'histoire malheureusement). Tiens par exemple, je ne parle plus de l'époque médiévale avec mes parents parce que ça m'énerve au plus au point leurs préjugés. Et en plus ils me les soutiennent mordicus à moi une médiéviste!!!
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Messagede Foulques » 08 Déc 2006 23:57

Tiens ! Alors ça c'est curieux ton exemple avec tes parents parce qu'aujourd'hui je suis tombé là-dessus, dans le newsgroup "fr.soc.histoire.medievale" :

Bonjour,
Ma fille sort d'une adolescence difficile en adoptant le "look gothique" et une passion débordante pour le moyen-age. Elle veut d'ailleurs orienter ses études vers l'histoire de cette époque. J'essaye de l'en dissuader car les débouchés sont faibles et les rénumérations peu attractives dans ce domaine.

La question que je me pose, c'est d'ou peut bien venir cette fascination morbide pour le moyen age ? Il me semble qu'il est avéré qu'il s'agit de la période la plus sombre de l'histoire humaine. L'obscurantisme, les maladies, les inégalités sociales, les guerres, les famines, les barbaries en tout genre, rien de tout cela n'a été inventé n'est-ce pas ?
Je ne comprend pas que toutes ces horreurs peuvent l'attirer à ce point... Peut-elle être malheureuse ou perverse malgré les propos rassurants qu'elle me tient ?

Vous par exemple qui êtes visiblement des érudits en la matière, quels sont les motivations qui vous ont poussées à vous intéresser à cette époque
particulière ? Par ailleurs avez-vous un look gothique (elle me dit que c'est lié) ?


Pété de rire ! Pauvre mère de famille débordée ! :med04:

Petit effet caché, du fait de ne pas combattre les fadaises à l'école, qui impacte la vie des familles et les conflits de générations... La fille paraît cependant plus "récupérable" que la mère.

Avec un salut pour tous ceux qui nous lisent, pervers, morbides et malheureux, amoureux du Moyen Age...
Et j'aimerais bien savoir si Jehan a un look gothique aussi :wink:
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Messagede Aaarrrgggh » 09 Déc 2006 07:08

[quote]L'obscurantisme, les maladies, les inégalités sociales, les guerres, les famines, les barbaries en tout genre[/quote]

Cette fameuse mère ne confondrait-elle pas avec notre époque ? :D
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Messagede dame Garsende » 09 Déc 2006 12:43

Le truc c'est que justement c'est tout le contraire qui m'attire dans le Moyen Age. Je n'était pas vraiment atirée par l'époque médiévale (peut-être un restes de fadaises ces cours du secondaire :D ) avant de suivre des cours en deuxième année (vi chez moi on ne commence l'histoire médiévale et l'antique qu'en deuxième année). Et là je dirai que j'ai été frappée par l'union paradoxale de l'exotisme et de la familiarité qui émane pour moi de cette époque. Familiarité parce que, n'en déplaise aux monomaniaques de la Révolution, notre société, notre culture descendent directement de cette époque. Exotisme car elle reste très incompréhensible pour nous si nous la jugeons selon nos critères, comme le sont toutes les cultures non occidentales pour nous qui avons souvent l'impression (notammaent à cause de sa médiatisation) que la culture occidentale est une culture universelle, voire la seule culture. En première année, on doit prendre un enseignement de découverte dans un autre départment et j'avais pris ethnologie. J'ai trouvé dans l'étude de l'époque médiévale la même remise en question de mes repères, de mes normes, de mes a priori que dans l'étude des peuples d'Océanie, d'Afrique... C'est cela que j'aime dans le fait d'être médiéviste : effacer tous mes repères et me fondre dans l'état d'esprit des gens que j'étudie, ne pas les juger mais les comprendre. Et en fin de compte, ben le Moyen Age n'est pas du tout une époque obscurantiste, vilente etc..; en tout cas pas plus que les autres:)
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Messagede vercoquin » 09 Déc 2006 12:51

Non, non, oui, oui, le moyen-âge n'est pas une "nuit noire". En effet, normes et repères parfois déroutant pour nous aujourd'hui. A propos de normes, je pense que justement: l'absence de médias est très importante. Pas de médias pour les diffuser: pas tant de normes que ça! Surtout, surtout! Ne pas envisager le moyen-âge d'un seul bloc. 1000 ans d'histoire, mais aussi des façons différentes d'une région à l'autre...
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Messagede Jehan » 04 Jan 2007 19:50

Bien intéressants ces échanges !
Effectivement, le MA n'est ni une "nuit noire", ni "un bloc", comme l'écrit Vercoquin. Le MA du XV° siècle n'a plus beaucoup d'éléments communs -voire plus d'élément commun du tout- avec les premiers siècles, mérovingiens et carolingiens en France. Un a parté : le chevalier du XV° siècle n'a plus grand chose à voir avec le chevalier du XI°, idem pour l'écuyer qui passe progresivement d'une fonction à une qualité nobiliaire.

Je reviens à la face sombre du MA : elle a certes existée par moment et selon les lieux, mais plus sombre que le XX° siècle ? J'ai de bonnes raisons de penser l'inverse. Les massacres médiévaux -il y en a eu- sont statistiquement pécadilles si on les compare à ceux du XX° siècle.

Je suis sans doute trop vieux pour comprendre le lien entre MA et la tendance actuelle dite "gothique". J'ai demandé quelques infos à mes fils sur ce sujet. Ils connaissent des "gothiques", mais ils ne comprennent pas plus que moi quel lien intellectuel il peut y avoir avec le MA.

Quant à la réflexion historique des enfants, j'ai tenté il y a longtemps une expérience avec une classe de 5ème quand j'étais un modeste MA (maître auxiliaire, hein, cette fois ci !) de l'éducation nationale. Nous avons travaillé sur un texte qui avait fait l'objet d'un TD (séance de travaux dirigés à l'époque, au cas où ce sigle ne serait plus en usage). Et bien, je peux vous assurer que les questions, les suggestions et les éléments de réponses apportés par cette classe de 5ème (des 11 à 13 ans) valaient amplement le travail d'étudiants de licence.
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