Dans le livre de Jacques Heers consacré à Jacques Cœur, on trouve entre autres ce passage très intéressant :
"Cette société dite "médiévale", que ceux qui parlent volontiers de "classes" ou d’ "ordres" et ânonnent les leçons apprises, présentent rigide, durement compartimentée, comme sclérosée et fermée à tous les mérites comme à toutes les audaces, était, à l’inverse, d’une remarquable souplesse et fluidité.
Communément, l’homme chargé d’office achetait terres et seigneuries, se faisait reconnaître comme noble par le roi ou, plus ordinairement, sans que soit promulguée une quelconque décision formelle, par une sorte de consensus tacite.
Si bien que définir la noblesse et tous les états d’approche n’était pas aisé : temps des incertitudes et des ambiguïtés. En tous cas, du petit négoce aux offices et ensuite aux grandes charges publiques et à la noblesse, en trois générations, de spectaculaires fortunes politiques et sociales pouvaient s’affirmer.
Isoler, dans ce contexte, le destin de Jacques Cœur serait pur artifice tant il est aisé d’en évoquer d’autres et non des moindres."
S’ensuit effectivement nombre d’exemples de gens venant de peu ayant acquis de hautes charges.
Heers parle là de bourgeois enrichis du XVe siècle. Mais auparavant et en général, la société médiévale était-elle une société de castes dont nul ne pouvait sortir ?
Nous avons au moins deux exemples illustres qui semblent s’inscrire en faux : Suger, fils de serfs, devenu le quasi-premier ministre de Louis VI (ils avaient fréquenté la même école, je crois) et Gerbert d’Aurillac, devenu pape sous le nom de Silvestre II, sorti probablement d’un milieu très modeste.
Des exemples ne suffisent pas, certes, mais en l’absence de stats exhaustives, on prend ce qu’on a.
On sait que la situation financière précaire de beaucoup de nobles faisait qu’on pouvait les considérer comme des "seigneurs-paysans". Discrètement derrière la charrue et mi-navrés mi-fiers par les charges qui leurs incombaient spécifiquement, qui les ruinaient encore un peu plus tout en les rehaussant socialement.
Frappés par une spectaculaire conversion, si nombreuses à l’époque, ou à l’âge de la retraite, ces nobles rejoignaient des paysans au sein de monastères pour une vie commune. On a vu des nobles se dépouiller volontairement pour prêcher, même des chevaliers renier leurs épées, se laisser pousser barbe et cheveux et fonder des communautés parmi les humbles.
Mais peut-être pourrait-on dire qu’aucune condition sociale n’était monolithique, et que comme l’on conçoit très bien aujourd’hui des marchands très riches et d’autres très modestes, le cas était le même pour les nobles et les paysans.
J’ai l’impression que l’obscurité des temps anciens a jeté un voile pudique sur l’ascension sociale de nombre de lignées nobles d’extraction modeste. Et que, encore, c’est dans les temps classiques qu’on a durci la condition nobiliaire pour exiger des preuves de quartiers de noblesse qui n’étaient pas exigibles ni même pensables au moyen âge.
Si la naissance prédispose l’individu, si le groupe social prend le pas sur lui et si l’inégalité des conditions est l’une des bases de cette société, il reste que son compartimentage n’est pas étanche mais poreux.
Il reste que je devine le poids du groupe social sur l’individu qui cherche à sortir de sa condition… A une époque où le charivari sanctionne les écarts, où ceux qui se prennent des airs se font surnommer "Le pape" ou "Le Comte", le fait devait quand même relever de l’exploit.
Voila, c’est juste une base de discussion !










