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Mots voyageurs

Les sources médiévales, difficilement lisibles, sont une aubaine pour les historiens. Elles permettent de donner des indications précises sur la société de l'époque.

Messagede Foulques » 26 Aoû 2005 22:22

On ne trouve pas trace de notre lointaine histoire que dans les vieilles pierres et les tracés des frontières, cette mémoire vibre aussi parfois dans les us et coutumes, des institutions, des lois, des contes, des airs de chansons et des mots…
Des mots échangés au travail, au jeu, à la guerre, à la chasse, dans l'amour, en famille, certains d'entre eux de génération en génération, jusqu'à nous.
Mais si l'usage a perduré, le sens originel a bien souvent été perdu en route et l'on emploie parfois par habitude des mots et des expressions que nous ne comprenons plus littéralement nous-mêmes.

Les mots sont un voyage à eux seuls dans l’espace et le temps… Je vous propose un florilège amusant sur la base de "L’étonnante histoire des noms de mammifères" de Henriette Walter et Pierre Avenas, de "La puce à l’oreille" de Claude Duneton, avec quelques emprunts à mes dicos étymologiques et "Les noms de personnes" d'Albert Dauzat.

Si vous avez d’autres exemples, n’hésitez pas à en faire part ici !


du Goupil au Renard

L’une des plus connues des évolutions de langage. Goupil était l’ancien nom du renard, du latin vulpes. C’est le personnage principal du goupil dans le "roman de Renart" qui marqua les esprits à la mesure du succès de ce roman. Si bien que l’on nomma progressivement tous les goupils des renards, avec le remplacement ultérieur dans l’orthographe du "t" final pour le "d" !

Mais ce Renart était connu avant ce roman car on retrouve un Reinardus dans un poème du XIIe siècle "Ysengrimus" (on retrouve aussi dans ce titre le nom du loup, Ysengrin dans le roman de Renart), attribué à Nivard de Gand. Reinardus est formé du germanique ragin "conseil" + hard "fort", soit fort en conseil, astucieux.

Vos cheveux tombent ? C'est que vous souffrez d'une alopécie. Si la cause est à voir avec votre médecin, vous devez le terme au grec alôpekia dont la racine ancienne alôpêx désigne le renard. Ceci par analogie avec la chute printanière des poils de l'animal.

La femelle du goupil était la goupille (si, si !). Elle survit honorablement dans notre langue dans les mots goupille, goupiller et dégoupiller.
Le verbe goupiller existait déjà en ancien français dans le sens "ruser tel un renard". C'est ensuite que, par analogie de forme avec la queue de l'animal, on appela goupille une sorte de tige d'assemblage qui eut plus tard de l'avenir dans les grenades.

Il y a quelques années, une firme informatique française a repris le nom de Goupil avec, bien sûr, un renard pour logo. Je ne sais ce qu’elle est devenue mais son peu de succès incite à penser que le retour du nom de Goupil pour Renard n’est pas de sitôt !


du Bièvre au Castor

Avant notre castor était le bièvre, du celtique beber , bièvre étant resté en anglais sous la forme beaver .
Comme beaucoup de locutions gauloises, ce nom se retrouve surtout dans la toponymie et chacun aura fait le rapprochement avec la rivière nommée Bièvre qui coule de la vallée homonyme jusque sous le Ve arrondissement de Paris, rue de Bièvre !

Les castors semblaient nombreux dans nos rivières puisque l'on retrouve la racine dans les noms de fleuves ou de lieux : Boivre, Beuvron, Lamotte-Beuvron, Brévonne, Brevon, Besbre, Boivre, Brévanne, et Vèbre, Vebron, dans le midi…

Kastor vient du grec, du nom du personnage mythologique qui, associé avec son frère jumeau Pollux, va donner le signe astrologique et la constellation des Gémeaux.

Pourquoi cette association entre le personnage et l'animal dans la langue grecque et le remplacement du mot pour l'autre dans notre langue vers le XIIe siècle ? Les auteurs consultés n'en disent rien.
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Messagede Foulques » 26 Aoû 2005 22:29

du Taisson au Blaireau

Nos ancêtres appelèrent d'abord cet animal (à la tache blanche fameuse sur la tête) un taisson, avant de dire un blaireau.
Taisson du latin taxo qui désigna cet animal, dont on tira taxonaria, terrier du blaireau, qui évolua dans notre langue en tanière…
On retrouve encore ces taissons et ces tanières dans les patronymes Tesson, Tessel et Ténier, Taine.

Le nom Blaireau apparaît à l'écrit au XIVe siècle, formé sur l'ancien français blair "tacheté de blanc". Seulement un rapport indirect avec l'argot blair apparu au XIXe siècle, pour désigner le nez, le museau, d'où l'expression "çui-là, je peux pas le blairer" (sentir) :)

Quant au pinceau pour la barbe, c'est bien entendu parce qu'il était fait de poils de blaireau à l'origine.
Le nom allemand du blaireau est Dachs. Nos voisins en tirèrent le nom du chien dressé à chasser cet animal : Dackel, qui évolua en Teckel… Que nous avons repris en français.

Et ne me faites pas dire que le journaliste Philippe Tesson est un blaireau ou un teckel, ce n'est pas ce que j'ai dis et il risquerait ainsi de ne plus pouvoir me blairer :D


du Pou au Coq

Le pou était en fait le mâle de la poule, le papa du poulet !
Un jeune coq paradant dans sa basse-cour, d’où l’expression étrange (devenue rare car incompréhensible telle quelle) "fier comme un pou". Le coq adulte étant le jal, jau, et la sale bête qui envahit les chevelures étant quant à elle un pouil (d’où pouilleux).
Coq ? Le mot vient de l’imitation (toute française) de son cri : Cocorico !

Quant à notre emblème du coq gaulois, l’association vient du jeu de mots possible en latin entre gallus : coq, et Gallus : Gaulois.

Si les mots changent, la mentalité populaire et la façon de voir les choses restent… Aussi on peut dire que "faire le coq" a remplacé "fier comme un pou", exactement la même signification !
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Messagede Foulques » 28 Aoû 2005 18:41

du Belin au Mouton

Dans le roman de Renart, encore, le bon sire Belin qui est le mouton, a en fait l'ancien nom de l'animal. Ce nom survit encore dans les patronymes Blin, Belin.

On a souvent donné des prénoms préférentiels à certains animaux, comme Médor pour le chien ou Jacquot pour le perroquet. Ainsi il en était de Robin pour le mouton et ce robin là nous sert chaque jour qui passe !
En effet, c'est de la tête de mouton traditionnelle qui décorait les fontaines publiques que naîtra le mot… "robinet".

Le mot mouton viendrait lui-même du gaulois multo et l'on trouve des formes proches en gallois, irlandais et breton pour désigner des mâles ou moutons châtrés. Le latin mutilus : mutilé, n'est pas loin cependant.

La racine indo-européenne pour désigner le mouton est ow- qui dérivera en ois en grec et ovis en latin. Nous récupérerons cet ovis pour en former "ovins" mais aussi "ouailles" de oueille, ancien nom de la brebis qui passera rapidement pour désigner les fidèles d'une paroisse.

La taille du troupeau est synonyme de richesse et c'est donc tout naturellement qu'on trouvera l'origine du mot "capital" dans le latin capita, pluriel de "têtes" sous-entendu de bétail.
De la richesse à la monnaie il n'y a qu'un pas, franchi avec "pécule" du latin peculium venant de pecus : bétail. Le mot "pécuniaire" est du même genre de métaphore puisqu'il vient du latin pecunia : richesse, avoir en bétail.

Un "pécore" venant quant à lui de l'italien pecora : brebis, d'où bête sotte et prétentieuse.

"Mais revenons à nos moutons" ! Cette célèbre expression est tirée de "la farce de maître Pathelin", comédie anonyme du XVe siècle, où un juge est perdu dans une histoire de moutons volés.


du Connil au Lapin

Connil ou Connin, l’ancien nom du lapin (dans le roman de Renart, le roi Connin est un lapin), avait un inconvénient majeur : il commençait mal !
Ceci rapproché à la sexualité de l’espèce (observée attentivement par nos ancêtres, amis des bêtes et de la nature), a fait prendre ce nom comme substitut du célèbre con, blason de nos compagnes.

Connil vient du latin Cuniculus, racine que l'on retrouve dans le patronyme portugais Coelho, bien connu des libraires.
On appelait donc connil ce que tout un chacun appelle "chatte" de nos jours, tellement qu’il ne fût plus possible de parler de ce charmant animal sans équivoque jusqu’au XVe siècle.
Au sortir du moyen âge de prudes lettrés lui trouvèrent ce nom de "lapin", qui d’ailleurs lui va bien je trouve.

Las ! Ils ne purent rien faire pour le nom de la femelle du lapin, fort utile pour trouver la rime dans les poèmes grivois… :wink:
Et "chaud lapin", alors ? Non, il semblerait que ce soit la déformation ultérieure et récente de l'expression "chaud de la pince" dont le "c" intercalé était destiné à rendre plus innocente phonétiquement la formule…

Et patatras ! Le bon sens populaire rétablit l'ordre des choses avec l’expression "baiser comme un lapin" peu élégant certes, mais qui fût prononcé moultes fois pourtant par des femmes dépitées ! :)
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Messagede Foulques » 28 Aoû 2005 18:49

du Fèvre au Maréchal-ferrant

Il n'y a pas que les noms d'animaux !
Du latin faber, forgeron, nous tirerons d'abord le mot "fèvre" pour désigner cet artisan.

La forge était essentielle pour le développement économique d'une seigneurie. Le seigneur trouvait les investissements nécessaires et l'homme pour l'exercer. Ensuite, les villageois se devaient de passer par celle-ci (et non par celle de la seigneurie voisine, concurrence fiscale oblige) pour leurs besoins en outils et ferrage de chevaux.
Du fait du bruit et du risque important d'incendie au milieu des villages en bois, la forge était le plus souvent placée à l'écart et l'on retrouve aujourd'hui des hameaux du nom de La Faurie ou La Forge, témoins de cet éloignement prudent.

Avec le meunier, l'autre prestataire des "banalités" de la seigneurie, le forgeron était donc un acteur économique incontournable car sans concurrence immédiate. De plus, la technicité de ses méthodes où trouvaient place le feu, l'air et l'eau, inspiraient du respect, mais avec une pointe de défiance car le feu de la forge évoquait aussi le feu de l'enfer.

La profession gagnera ainsi du crédit au fil des siècles jusqu'à en faire généralement un bon parti pour les mariages et un témoin important dans les actes de la vie locale.

Ceci explique le grand succès de ce nom comme patronyme dans la lente formation de ceux-ci après le XIIIe siècle : de fèvre il n'y en avait qu'un ou très peu à la ronde, que tout le monde connaissait et l'on ne pouvait pas se tromper en désignant l'un des innombrables Guillaume ou Jehan en accolant cette profession au nom.

De là tous les Lefebvre, Lefèvre, Faber, Faure, Fabre, Fargeau, Ferrier, Ferron, Ferniot, Fargette, Fabrègue mais aussi Le Goff en breton, Smith en anglais et Shmidt en allemand. Il n'y a pas d'autres professions meilleure pourvoyeuse de patronymes.

Seulement ce succès va gêner bientôt l'entendement car on va trouver des Lefèvre charcutiers ou aubergistes, une antinomie, ou avoir du mal à trouver non le type qui s'appelle Lefèvre mais le vrai fèvre du village dont on a besoin. Aussi, on trouva un autre nom pour désigner l'artisan : le maréchal-ferrant.

Mais la déformation restera aussi pour cette dernière appellation puisqu'on trouve aussi des patronymes comme Ferrand, Maréchal, Marchal…
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