
En mettant les Saintes Ecritures à la portée du peuple, l'humaniste Lefèvre d'Etaples brise un tabou. Jusque-là, l'Eglise maintenait son pouvoir en se réservant le monopole des textes sacrés en latin.
Le 10 décembre 1530, la première traduction française imprimée de la Bible sort des presses de Martin Lempereur à Anvers.
Sur ce gros in-folio de plus de mille pages, qui possède à la fois le privilège impérial et l' imprimatur de la faculté de théologie de Louvain, le nom du traducteur n'apparaît pas. Car la traduction des Ecritures en langue vulgaire est oeuvre dangereuse, et l'humaniste français le plus célèbre de son temps, Jacques Lefèvre d'Etaples, se cache.
La traduction de la Bible en français constitue un enjeu déterminant au XVIe siècle. Et pourtant, traduire la parole de Dieu semble a priori assez naturel. Lors de la Pentecôte, les apôtres n'ont-ils pas reçu le don des langues et le devoir de prêcher aux peuples de la Terre ? La Bible hébraïque fut d'ailleurs traduite en grec par les juifs d'Alexandrie au IIIe siècle av. J.-C., et la Bible chrétienne le fut en latin par saint Jérôme à la fin du IVe siècle apr. J.-C. Cependant, après la chute de l'Empire romain d'Occident, alors que le latin est en train de disparaître comme langue vivante, l'Eglise romaine arrive à en maintenir artificiellement la survie. La Vulgate de saint Jérôme et la liturgie en latin demeurent le lien de tous les chrétiens d'Occident, et la preuve d'une culture commune.
Durant les mille ans du Moyen Age
, les études se font en latin : on apprend à lire dans le Psautier, et à l'Université de Paris, qui draine un public européen, on n'écrit et on ne parle que cette langue. Ainsi se constitue peu à peu autour de la Sorbonne un véritable "quartier latin". Ce qui ne signifie pas, loin de là, que toutes les élites suivent sans difficulté la messe en latin. L'aristocratie et la bourgeoisie des villes, qui seules peuvent donner une bonne éducation à leurs enfants, ne possèdent en réalité qu'un vernis de latinité. Quant au peuple, dans son immense majorité, il ignore cette langue qui revêt à ses yeux un caractère plus magique que réellement sacré. Circonstance aggravante, les enquêtes pastorales des XVe et XVIe siècles révèlent que bien des curés, à la campagne surtout, ne comprennent pas eux-mêmes les textes qu'ils récitent... Normalement, dans son sermon, le prêtre est censé paraphraser et expliquer en langue vulgaire les passages de la Bible qu'il a lus en latin. C'est uniquement par le truchement du clergé que le peuple chrétien peut avoir accès à la parole du Christ, l'Eglise se réservant le monopole des textes sacrés. La parole de Dieu n'est-elle pas alors pour les fidèles une "parole confisquée" ? Fait significatif : de nombreux "hérétiques" ont voulu avant tout traduire les Ecritures pour s'adresser directement aux populations et ainsi court-circuiter la parole officielle.
A la fin du Moyen Age
, les laïcs les plus cultivés, soucieux de mieux assurer leur salut, développent de nouvelles formes de religiosité, plus profondes, plus intimes, et revendiquent un accès direct aux textes, que l'Eglise hésite à leur interdire. Des traductions de la Bible en français commencent à voir le jour, à l'initiative de la cour de France. Précocement, Saint-Louis en commande une dans les années 1250. Un siècle après, Jean II le Bon fait de même, et Charles V renouvelle à son tour la commande, en la confiant à son traducteur favori, Raoul de Presles, qui vient d'achever une version française de saint Augustin. Et c'est encore à l'initiative du roi Charles VIII et de son confesseur, Jean de Rély, qu'en 1495, la première Bible française est imprimée à Paris. Ouvrage luxueux, cette Bible hystoriée n'est ni complète ni bien fidèle. Ces commandes royales témoignent à la fois d'un renouveau spirituel du monde laïque et des progrès du français comme langue de culture. Mais les oeuvres prennent beaucoup de libertés avec le texte et ne touchent qu'un public restreint.
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